Dans ces lignes je vais essayer d'annuler tout ce que j'ai dit ou écrit. Je vais essayer d'effacer jusqu'à ces lignes, alors-là même que je les écris. En montrant à quel point "l'homme pensant" est tout à la fois ridicule et dangereux dans la mesure où il accorde de l'importance à ce qu'il pense, j'espère montrer l'absurdité fondamentale de ma démarche. Il n'y a rien de plus risible qu'un homme qui se prend trop au sérieux, et je suis de cette espèce là. Comme vous.
  Attention, accrochez vos neurones, c'est parti!
 
  Exprimer son point de vue c'est périlleux, c'est s'exposer aux autres; c'est à dire s'exposer au autres points de vues. Et comme tout le monde comprend à partir de son propre point de vue, il est très difficile de se faire comprendre en dehors du langage conventionnel très formel (par exemple: passe-moi le sel s'il te plaît, tu as quel âge, comment ça va?, mince, ton chien a mangé mon chat, etc.).
 
  Qu'on le veuille ou non exprimer son point de vue c'est donner son sens de la vie. Le langage à un sens. Les mots ont un sens. Ma pensée utilise ce langage et ces mots pour penser. Donc, déjà, penser c'est faire sens, c'est faire usage du sens du langage, c'est donner du sens.

   Mais ma pensée n'utilise pas le langage de manière neutre et objective comme le ferait un robot. Ma pensée en quelque sorte sculpte le langage à sa manière, lui donne un sens, un angle, qui lui appartient. Si je me rends compte que ma pensée est dépendante de mon expérience, c'est à dire que mon expérience -par définition personnelle et particulière- forge un sens particulier et personnelle de ce langage, je me rends compte du fossé qui sépare inexorablement ma pensée de celles des autres. Autrement dit je suis le seul à penser comme je pense. Car même si je pense avec exactement les même mots et le même langage de mon voisin, je ne pense manifestement pas comme lui; et je ne donne pas forcément la même signification au même mot (il n'y a qu'a entamé une discussion philosophique avec qui que ce soit pour s'en rendre compte). Le langage n'a pas de sens "objectif', "ontologique", c'est à dire qu'il n'a pas de sens en dehors de l'expérience de celui qui l'utilise. C'est pour cela qu'il est si difficile de se faire comprendre (quelle drôle .d'idée!) Parce que tout le monde à l'impression de parler de la même chose, alors que chacun finalement ne fait que parler de sa propre expérience.

   De mon expérience dépend le sens que je donne au mot "corps" par exemple, alors que ça pourrait sembler un sujet sur lequel il est facile de s'entendre, "parce que, m'enfin, on a tous à peu de chose près le même corps". Je propose à ceux qui pensent de cette manière d'interroger les personnes de leur entourage afin qu'elles définissent précisément ce que c'est que le corps et ce qu'il n'est pas, vous allez rire! Personne ne dira exactement la même chose. "Chacun voit midi à sa porte", dit-on.
   Alors quand je parle de ll'intelligence spontanée du corps (katsugen undo) je m'adonne à un exercice extrèmement casse-gueule qui mérite des précisions préalable sur la "question du point de vue".
   
   Que je le veuille ou non quand je parle du fonctionnement automatique du corps (katsugen undo) -comme de tout sujet qui "porte à discussion"- je donne mon sens de la vie, et exclusivement "mon" sens. J'en suis extrèmement conscient. C'est moi qui pense (ou qui est pensé, peu importe), et cette pensée que je dis mienne n'est valable que pour moi, et seulement au moment où je l'exprime. Elle n'engage que moi au moment où je le pense, mais dans un heure peut-être que je penserai autre chose de tout à fait contradictoire avec ce que j'ai exprimé un heure avant. Autrement dit ma pensée n'a pas valeur de vérité, même pas pour moi, à part à l'instant précis où je pense ce que je pense.

   Ceci étant dit, examinons "maintenant" ce que veut dire pour moi "donner un sens à la vie". "Donner un sens" c'est attribuer une fonction, un but, définir une direction, une orientation. Et "la vie" c'est quoi ce truc!? Est-ce une chose, un objet bien délimité avec un début et une fin facilement identifiables, un processus avec des contours facile à définir que je peux percevoir de l'extérieur? Mais si je suis extérieur à "la vie" c'est donc que je ne suis pas "en vie"... suis-je mort alors?.. Et qui a jamais dit "je suis mort"; ne faut-il pas être d'un certaine manière vivant pour exprimer un telle chose?!
   (Les gens qui font parler les morts ne se rendent pas compte des âneries qu'ils profèrent: si les "morts parlent" -comme ils le soutiennent- c'est qu'ils sont vivants d'une certaine manière. Autrement dit faire parler un mort c'est tuer la mort. Car si le morts sont vivants alors la mort n'existe plus. Et si la mort n'existe pas, quel sens cela à de dire "être vivant", si son opposé "être mort" n'a plus lieu d'être..?)
   Bref, tout cela pour dire qu'il est totalement absurde pour un "être vivant", "en vie" de s'interroger sur "le sens de la vie". Si je m'aperçois que la vie n'existe pas en dehors du mot "la vie" -qu'il n'y a rien en soi ni à l'extérieur de soi de tel que "la vie"- que le mot "la vie" est complètement vide en dehors du sens qu'il se donne lui-même, alors je vis tranquille, conformément à mon conditionnement, sans me soucier du "comment vivre" -du sens que moi ou d'autre donne à la vie.
   Et je peux rajouter que l'acte de "donner un sens à la vie" est un acte de foi totalement dénué de sens; parce que s'il existe un telle chose que "la vie", elle se fout totalement du sens qu'on peut lui donner, étant donné que rien ne peut lui être extérieur. Montrez-moi une entité séparée, extérieure et différente de "la vie" et je me prosternerai devant vous pour le restant de mes jours, je serai votre chose... On aura beau vivre une éternité, on entendra jamais -c'est impossible- un mort (un non-vie, un "extérieur" à la vie) donné le sens de la vie (parce que s'il le fait c'est qu'il est "en vie", c'est qu'il est vivant, c'est qu'il est la vie).
   C'est pour cela que tout le monde à tout le temps raison! et ce depuis la nuit des temps jusqu'à la fin des temps... C'est pour cela que tous les points de vues se vérifients eux-memes, que toutes les croyances, les religions, les philosophies, bref que tous les systèmes de pensée quels qu'ils soient (scientifiques, historiques, politiques, matérialistes, spiritualistes, psychomachinchoses, philosophiques, etc...) sont toujours dans le vrai -  depuis leurs propres points de vues...
   Parce tout point de vue est le fait d'un "être vivant" "en vie", c'est à dire est le fait de "la vie" elle-même. Et comme "la vie" est incapable de se contredire elle-même, elle donne raison à tout le monde. C'est pour cela que nous nous contredisons tout le temps... Parce que chacun de nous croit avoir "Le" sens de la vie. Et c'est vrai! C'est indéniable. Mais les problèmes surgissent seulement quand on commence à croire qu'on a "Le" sens de la vie, à l'exclusion d'autrui, Alors que tout le monde -sans exception possible- a "Le" sens de la vie en même temps. Depuis toujours et pour toujours!... Si vous pigez le truc vous allez rire aux éclats qusqu'à la fin de votre vie!!

  Car combien de problèmes viennent du fait qu'on essaie de s'entendre réellement et de se faire comprendre vraiment!??!.. C'est impossible, deux points de vues sont tout au plus compatibles commme l'a si bien dit Glasersfeld.

   Et ignorant cette impossibilité dûe à la reflexivité même - incontournable- de notre conscience, chacun crie sa raison aux autres, milite pour sa petite vérité soi-disant plus objective, plus réelle, plus spirituelle, plus divine, etc, toujours prétendument meilleure que celles des autres. Et voilà les rassemblements idéologiques, religieux, politiques,etc, en marche vers "la Vérité", et voilà les frontières, les barricades, les discours, les armées, les armements, etc, au nom de ma conception de "la Liberté", contre "Toi", "l'Autre": le méchant... Qui se ressemble s'assemble, et si tu me ressemble pas je te casse la gueule!.. Et voilà qu'au nom même de la "tolérance" on ne tolère pas les intolérants; et voilà qu'au nom même de la liberté on impose de force notre liberté à ceux qui n'en veulent pas; et voilà qu'au nom même de l'anti-racisme on est raciste avec les racistes; et voilà qu'au nom de la non-violence on se fait violence pour n'être qu'en apparence moins violent, etc, etc... Tout le monde est dans "le bon camp", dans celui qui défend "la bonne cause", toujours! tout le monde se donne "le beau rôle"  (comme moi -je ne m'exclue pas de ce processus), toujours ! .. Tout ça pour ce maudit "sens" de la vie! Tout ça parce nous on a compris ce que c'est "la Vraie vie"!
   C'est sans fin. C'est le serpent qui se mort la queue.

   Parce que même si je constate qu'il est absurde de donner un sens à la vie, je constate aussi que je ne peux renoncer à le faire dans la mesure où "je pense". La pensée utilise le langage et les mots qui ont un sens. La pensée est sensée. Et je pense...
   (Même la pensée de celui qu'on reconnaît socialement comme un "insensé", un fou, est sensée en ce sens: si sa folie utlise le langage, elle fait sens, elle est sensée. Même si ce sens n'est pas compatible avec le mien et l'idée que je me fais de la "normalité": il est insensé de le dire "insensé", tout ce que je peux dire c'est que "son" sens ne va pas dans "mon" sens...)
    
   Dans la mesure où je ne peux m'empêcher de penser, je donne du sens à tout ce à quoi je pense (à moi, aux autres, au monde, etc). Malgré moi. En effet, si je reconnais que je ne peux m'empêcher de penser délibérément, volontairement, force est de reconnaître que je pense involontairement. Autrement dit, que je le veuille ou non, je donne un sens à la vie.
   Et comme j'ai reconnu plus haut que "donner un sens à la vie est un acte de foi absurde", et que maintenant j'admets que je donne à longueur de pensées un ou des sens à ma vie -malgré moi- force est de m'avouer que je ne suis qu'un croyant démentiel qui s'adresse par ses mots à des pensionnaires involontaires d'un asile sans barrière ni frontière!  

   Si je me rends vraiment compte de cet état de fait, de l'absurdité profonde de la situation dans laquelle je me trouve ici présentement en écrivant ces mots, pourquoi est-ce que je continue?

   Parce que même si je me rends bien compte que "s'accrocher au sens, c'est fou", que le propre de l'homme est l'attachement névrotique à sa propre pensée et que cet attachement est responsable de la plus petite des discordes jusqu'à la guerre la plus mondiale qu'il soit, je n'y peux rien. Je ne peux rien contre mon propre attachement à ma pensée. Je ne peux rien contre moi-même. Je n'est pas le moyen de me dédoubler et de lutter contre mon propre attachement, de l'extérieur. Si je suis attaché, c'est ainsi.
   J'entends déjà les partisans du "détachement", de la "suspension du jugement" et de toutes les techniques qui vendent ce charabia se réveiller de leur torpeur. A peine a-t-on reconnu son attachement qu'il faut tout de suite se précipiter vers son état opposé: le détachement. Et c'est reparti pour un tour, voilà un nouveau sens surfait de ma vie servi sur un plateau. Voilà que je m'attache au détachement, que je "pratique la non-ingérence" dans mes pensées (comme d'autre "pratique" la spontanéité ou le lâcher-prise supposés) sans m'apercevoir de l'irrémédiable non-sens de ma démarche sensée. L'irrémédiable non-sens car le détachement (s'il en est un), la spontanéité, le lâcher-prise sont comme l'oubli, le sommeil, l'innocence, l'authenticité, etc, sont des choses proprement impraticables, qui arrivent ou pas, qui ont lieu ou pas -indépendament de toute technique, pratique, savoir-faire, art ou connaissance de quelque ordre que ce soit.
   Non, il est d'abord urgent de se détacher du détachement et de renoncer au renoncement. Si je me rends compte de l'inanité de mon action dans quelque direction que ce soit, il va de soi que si je m'astreinds à "ne suivre aucun direction" j'ai déjà échoué en présumant que je pouvais réussir... "A l'impossible nul n'est tenu" dit-on, alors pour quoi s'en faire?
   Il n'y a rien à faire. Reconnaître qu'il n'y a aucune direction à suivre c'est accepter de continuer à suivre les directions qu'on suit bêtement. Sans les remettre en cause, sans les discuter, sans s'en inventer d'autres -toujours prétendument meilleures. Car vouloir changer de direction ou vouloir emprunter de nouveaux chemins, c'est encore vouloir sortir de sa situation, c'est encore se fixer de nouveaux buts, donner de nouveaux sens à sa vie; comme s'il y avait des sens plus hauts, plus élévés, plus nobles que d'autres. Non, si l'acte de foi de donner un sens à sa vie est absurde, toutes les aspirations sont à égalité. Il n'y en a pas une pour rattrapper l'autre. Tout ce vaut. Dédié sa vie au détachement "spirituel" ou à la richesse "matériel", c'est kif kif... "Illumination" et "pouvoir", "yogi" et "militaire", "faire la paix" et "faire la guerre", même combat! C'est toujours le même instrument qu'on n'utilise, notre faculté de donner un sens à notre vie, de surajouter un sens à la spontanéité de vivre.
   Ne pas chercher à changer sa vie; même pas changer sa volonter de changer sa vie. Se contenter d'être incurable. Tout "changement" qui est le fait de la force (de la volonté, du contrôle et de la maîtrise de soi) et non de la spotanéité de vaut pas un clou... "Si pour accoucher tu fais un effort de (bonne) volonté alors tu accoucheras dans la douleur." (cette phrase m'a été dite en rêve donc je ne peux dire qui en est l'auteur...).
   Ce n'est que dans le non-sens de mon action, de toutes mes actions (c'est à dire de mon expérience toute entière, et non de seulement une partie au dépend de l'autre jugée moins noble), que mon abandon au "mouvement unitaire de la vie" (katsugen undo), que mon expérience du "lâcher-prise" prend tout son sens. Un sens qui, présicément, n'est plus le mien. Parce que lâcher-prise véritablement c'est abandonner son sens de la vie à la vie qui précède le sens, au mouvement organique de la vie qui précède la pensée. Le fonctionnement automatique du corps a lieu en dépit du sens qu'on lui donne. Quel que soit ce maudit sens, il s'en fout de toutes ses forces. Le corps est sans pourquoi. Le corps est sans parce que.
   La pensée échoue à dire la raison de vivre du corps comme elle échoue à dire le sens "véritable"(sic! quelle horreur ce mot!) de la vie. Parce la vie du corps sans besoin de raison est la seule raison de vivre.

   Voici ici ma vérité à deux balles toute nue, mon credo tout riquiqui , qui n'est et ne restera à jamais qu'un minable point de vue parmi tant d'autres. Une goutte d'eau dans l'océan en somme.
   Dans la mesure où l'attachement au sens de sa pensée est la folie même de l'humain, tout le bien que vous pouvez me faire -et vous faire au passage- est de n'accorder strictement aucune importance à ce point de vue qui est "le mien". Cette dernière suggestion n'est encore qu'un point de vue qui à ce titre ne mérite pas dêtre pris à la lettre, ni au sérieux. Cette suggestion qui n'est encor... 

   Et n'oubliez pas: tout ce que vous pensez de mon point de vue est infaillible - de votre point de vue...

   
 
Bonne Chance!